Najat Vallaud-Belkacem intervient à l’université Toyo

Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a visité le 17 mai 2016 l’Université Toyo, qui développe des partenariats avec la France depuis plus de 30 ans et compte 2 500 élèves qui apprennent le français, et est intervenue devant les étudiants sur le thème de l’université du XXIe siècle.

JPEG - 458.5 ko
Conférence à l’université Toyo : Quelle université pour le XXIème siècle ?
© Ambassade de France au Japon

Tokyo, le 17 mai 2016

Monsieur le Président de l’Université Toyo, Cher Professeur Makio Takemura,

Mesdames et Messieurs les Professeurs,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

C’est un grand plaisir et un grand honneur pour moi d’intervenir aujourd’hui devant vous dans l’enceinte de l’Université Toyo. Monsieur le professeur, puisque vous avez évoqué le tremblement de terre que nous avons connu hier, qui était d’une faible intensité, laissez-moi d’abord exprimer toute la compassion du peuple français à l’égard du peuple japonais pour celui bien plus grave que le Japon a connu à Kumamoto, avec des pertes humaines. Nous sommes à vos côtés et dans la solidarité totale.

Je disais donc que c’est un grand honneur d’intervenir dans cette université. Je crois que ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre, mais nous avons de Bouddha de très nombreuses citations que nous avons conservées. Il en est une que je voudrais convoquer pour introduire mon propos : « il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement », disait Bouddha. Oui, votre université, depuis sa fondation il y a 130 ans – il y aura 130 ans l’an prochain –, a considérablement changé.

Mais elle l’a fait en conservant une relation particulière avec la philosophie, comme le désirait son fondateur, le docteur Enryo Inoue. De cette relation, le magnifique jardin de la philosophie est aujourd’hui la preuve. Cela traduit cette alliance si particulière que je constate depuis le début de mon déplacement au Japon entre la tradition et la modernité, entre l’audace architecturale des bâtiments les plus récents, et la préservation de l’esprit originel de cette université.

Votre université, mesdames et messieurs, chers étudiants, est exemplaire de la qualité et de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique au Japon. Membre du club très fermé des « Top Global University » sélectionnées par le MEXT, je sais que cette université porte de très nombreux programmes de qualité.

Mais je dois dire que ce à quoi je suis le plus sensible, c’est évidemment la place occupée ici par la langue française : 2500 étudiants, des programmes d’échanges très fructueux, avec des universités françaises comme Strasbourg, Pierre et Marie Curie à Paris ou encore Nantes. Tout cela évidemment, est fort bienvenu. Et le fait enfin que votre université ait été l’une des premières universités mixtes filles-garçons du Japon, et que vous fêtiez cette année les 100 ans de l’ouverture du recrutement aux femmes, tout cela accroît mon intérêt pour votre université et explique pourquoi j’ai voulu venir ici.

Alors, dans cette institution qui est chargée d’histoire, je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur l’université du XXIe siècle, c’est l’invitation qui m’a été faite.

D’abord, l’université est un sujet majeur aujourd’hui. Je viens de participer – vous le rappeliez- aux deux réunions du G7 qui se sont tenues dans votre pays, l’une sur l’éducation, l’autre sur la recherche. La vision que chacun d’entre nous autour de cette table du G7 a de l’université, au fond, est la même. Nous avons tous conscience que l’université est un socle indispensable à l’épanouissement d’une société de la connaissance pour demain, que c’est une ressource essentielle dans les changements que nous traversons, et pour apporter des réponses aux défis que nous affrontons.

Alors, me direz-vous, ce n’est pas la première fois en ce XXIe siècle que le monde change ; le monde n’a cessé de changer ces derniers siècles. Oui, mais la réalité c’est qu’autrefois, au XIXe siècle par exemple, le changement se comptait en siècles. C’était tous les siècles qu’on avait un changement très important, culturel, économique … au XXe siècle, le changement a commencé à se compter en décennies ; c’est tous les dix ans qu’on avait une rupture, un changement…

Aujourd’hui, n’importe quel propriétaire d’ordinateur sent bien à quel point son matériel devient obsolète de plus en plus rapidement. Le monde d’hier n’est déjà plus celui d’aujourd’hui. Notre monde n’a jamais changé aussi vite et dans autant de domaines, et ce dans une période de temps aussi courte. A chacun de ces changements, évidemment, les défis se multiplient et deviennent de plus en plus urgents, de plus en plus pressant. Oui, ils sont multiples, ces défis économiques, sociaux, environnementaux. Ils recouvrent autant de risques que d’opportunités. Et partout dans le monde, ces évolutions provoquent une soif d’innovations et de savoirs sans précédent, ainsi que de nouveaux besoins en termes de qualifications et de compétences.

Or précisément, tout cela, c’est ce qui fonde l’université. L’innovation, le savoir, les qualifications, les compétences. Les lieux comme les universités, partout dans le monde, sont donc regardés comme des atouts formidables. Comme le lieu où on est capable de trouver des personnes solidement formées, pour des emplois très diversifiés. Comme des pôles d’attraction, aussi, pour faire venir les gens de l’étranger, des étudiants étrangers, par exemple, qui viennent ici et qui sont ensuite capables, en repartant dans leur pays, de donner un rôle à la réalité du Japon tel qu’ils l’ont vécu.

Tout le monde a donc de grandes attentes à l’égard des universités. Cela fait peser sur ces universités de lourdes responsabilités qu’elles ne peuvent assumer que si elles bénéficient d’un soutien sans faille de la part des citoyens, de la part des pouvoirs publics, de la part de chacun d’entre nous. Elles ne peuvent assumer ces responsabilités que si elles changent à leur tour pour prendre en compte ce besoin de savoirs que j’ai évoqué, car elles aussi, elles ont besoin de s’adapter, à cette nouvelle donne.

On sait par exemple que pendant longtemps, l’enseignement supérieur, les universités ont été l’apanage de l’élite du pays. Elles accueillaient un nombre somme toute réduit d’étudiants, et donc il y avait une pédagogie qui allait avec ce nombre réduit d’étudiants accueillis. Aujourd’hui dans tous les pays, les universités accueillent une part de plus en plus importante de la jeunesse. C’est le cas au Japon, c’est le cas en France aussi. Nous sommes entrés dans une phase de démocratisation sans précédent. A tel point que l’on peut prévoir dans beaucoup de pays que dans dix ans à peine, plus de la moitié de la population sera diplômée du supérieur. C’est un chiffre considérable, mais ça n’est pas qu’un chiffre, c’est une réalité. Cela suppose donc pour l’université du XXIe siècle des changements considérables aussi.

Le premier enjeu est d’ordre quantitatif, c’est le plus évident, car les étudiants, ce sont des personnes. Il faut donc également adapter l’architecture des universités pour pouvoir quantitativement accueillir autant de monde. Les étudiants ne sont pas de « purs esprits » : il leur faut des campus avec des services, des besoins qui soient remplis avec des aides en termes de logement. Pour que vous ayez des idées claires, peut-être, à l’échelle de la planète, entre 2000 et 2015, on compte deux fois plus d’étudiants sur le globe. Aujourd’hui, vous êtes environ 200 millions d’étudiants et ce chiffre ne fera que croître. Donc oui, il faut que nos universités se repensent en termes de place et d’architecture grâce à l’appui des pouvoirs publics.

Mais la question n’est pas que quantitative, bien entendu, elle est surtout qualitative. Le sujet est donc de savoir comment les notions universités arrivent à passer d’un enseignement qui était réservé à quelques-uns, à un enseignement ouvert au plus grand nombre, pour vraiment relever le défi de la démocratisation. Cela suppose de s’adapter à la diversité des publics, des étudiants, des parcours, des métiers. Cela suppose de veiller à ce que chaque étudiant qui passe par ces murs réussisse à la fin, donc amener chaque étudiant à atteindre le meilleur de lui-même. Cela suppose des évolutions dans les méthodes pédagogiques, d’où l’intérêt d’innover en la matière, avec par exemple, un suivi de plus en plus personnalisé, avec aussi un meilleur usage des potentialités considérables du numérique, car dans ce domaine, il y a énormément de choses à développer et à amender, j’en suis persuadée.

Le troisième enjeu est celui de l’affirmation du rôle de l’enseignement supérieur dans la construction de nos sociétés, au-delà des formations vers l’emploi et de ses contributions au développement économique. D’une certaine façon, plus la démocratisation des publics qu’elle touche est importante, plus l’université revient au centre de la cité, retrouve la place centrale qui doit être la sienne dans un pays et dans une ville. Dans une société apprenante, l’université trouve toute sa place et ne se résume vraiment pas à la seule question de l’insertion professionnelle. L’université n’est pas là que pour préparer à l’exercice des métiers. L’université est liée à la connaissance, à la recherche, et plus généralement à ce qu’on appelle l’humanisme, qui intègre forcément la philosophie, et je sais qu’à Toyo, cette philosophie intègre une place très singulière.

Il ne s’agit pas simplement de rendre les étudiants capables de faire : il faut aussi être capable de donner à nos actions, à notre présence au monde un sens. Il faut aussi pouvoir inscrire nos pratiques dans une réflexion et une conscience aiguës des enjeux qui sont les nôtres. Pour cette raison, l’université doit avoir au XXIe siècle dans nos préoccupations, dans notre projet de société, une place absolument centrale. Elle n’est pas seulement destinée à accueillir les jeunes qui terminent leurs études secondaires, elle n’est plus ce lieu si étroitement lié à la jeunesse.

Non, à l’avenir, les années d’études correspondront à une période beaucoup plus floue, beaucoup plus vaste. On reviendra étudier à l’université à 40, 50, 60, 70 ans, et l’université doit proposer de nouvelles filières de formation destinées à d’autres publics que simplement les jeunes. Je crois vraiment que l’avenir de nos pays se dessine aussi dans cette idée-là, et que cette idée d’une formation tout au long de la vie doit passer pour nos universités, à la fois par les amphithéâtres le mieux construits possible, le plus confortable possible, mais aussi par des MOOC, par de la formation à distance, en ligne, que les universités doivent investir.

Ce faisant, l’université du XXIe siècle ne contribuera pas seulement à la croissance économique du pays – c’est déjà très important qu’elle le fasse –, mais elle contribuera aussi à promouvoir les valeurs fondamentales qui forgent nos sociétés. Nous avons besoin de ces valeurs, car ce sont ces valeurs qui nous permettent de ne plus voir dans l’avenir quelque chose de sombre, de menaçant, une fatalité qu’on subirait, mais au contraire le résultat de notre travail, de nos efforts. C’est pourquoi les stratégies pédagogiques et scientifiques des universités doivent demeurer larges et ouvertes.

L’université du XXIe siècle sera ainsi un espace d’expression et de liberté, ce qu’elle a toujours été au fil des siècles passés. C’est d’ailleurs intéressant, parce que moi-même, je vous parle de l’université du XXIe siècle comme si elle restait à venir, mais nous sommes déjà dans le XXIe siècle. C’est déjà une réalité présente qui est en train de s’élaborer partout dans nos pays, si j’en crois ce qui se passe au Japon, mais aussi en France. Prenons la France : le Président de la République, François Hollande, a décidé de placer la jeunesse au cœur de ses préoccupations, alors nous avons énormément travaillé pour améliorer la démocratisation de l’enseignement supérieur. Le nombre d’étudiants a été en France multiplié par huit au cours des cinquante dernières années. Il atteint aujourd’hui deux millions et demi.

Nous avons adopté en juillet 2013 une loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche qui prévoit notamment que tous les cinq ans, nous élaborons une stratégie nationale de l’enseignement supérieur au service de laquelle nous mettons des moyens financiers importants. Cette loi prévoit surtout que les établissements de l’enseignement supérieur, les universités et les grandes écoles en France, puissent être regroupées pour une rencontre plus forte, notamment dans la compétition internationale. Enfin, cette loi prévoit que nous ouvrions de façon très large notre enseignement supérieur à toutes les populations, les jeunes comme les moins jeunes, comme je viens de le dire – toutes les populations, cela signifie également internationalement parlant.

Nous avons une vraie chance en France qui est d’accueillir beaucoup d’étudiants étrangers, nous en avons 300 000. Nous sommes à la troisième place au niveau mondial en termes d’accueil des étudiants étrangers, mais je vous le dis aussi simplement que je le pense : nous voulons en accueillir plus, et notamment des Japonais. Alors venez, vraiment, vous serez les bienvenus.

Pour promouvoir cette stratégie d’internationalisation, nous avons revu un certain nombre de nos politiques pour faire en sorte notamment que l’arrivée en France pour un étudiant étranger soit un fleuve tranquille, et non une tempête de procédures administratives toutes plus compliquées les unes que les autres. Aujourd’hui se développent ce qu’on appelle des guichets uniques, ce qu’on appelle de la bienveillance à l’égard de ceux qui nous viennent d’autres cultures, d’autres pays, et qu’on accompagne bien mieux que par le passé.

L’université du XXIe siècle est donc en train d’ouvrir ses portes au monde entier. Mais dans ce monde ouvert, il existe des espaces qui sont plus proches que d’autres. L’espace le plus proche pour la France est l’espace européen. D’ailleurs, peut-être l’avez-vous en tête : l’Europe, avant de devenir l’espace politique, économique que l’on connaît aujourd’hui a d’abord été une Europe des universités, et nous sommes aujourd’hui les héritiers de cette histoire. C’est la raison pour laquelle nous voulons la conforter.

Le fait d’être une Europe des universités, une Europe de l’humanisme, nous aide beaucoup lorsqu’il s’agit d’apporter des réponses aux défis que nous rencontrons, et celui des réfugiés, que nous connaissons actuellement, n’est pas le moindre. C’est ce qui nous permet d’être fermes sur nos valeurs, fermes sur l’importance que nous accordons à la culture, à la connaissance. C’est ce qui nous permet aussi d’allier la fidélité au passé et les exigences du présent.

J’en reviens au Japon. J’ai pu constater depuis trois jours que je suis ici à quel point nos visions sur l’éducation, sur la recherche, sur l’innovation, étaient proches entre la France et le Japon. J’ai vraiment apprécié les orientations vers plus d’ouverture, le recentrage sur l’humain, que vos politiques, dans ces domaines, mettent au premier plan. Je le disais tout à l’heure, nous souhaitons accueillir davantage d’étudiants japonais dans nos universités – nous en accueillons déjà : nous en avons quelque 2000 aujourd’hui – mais je constate que vous venez beaucoup dans les domaines des sciences humaines et sociales.

C’est bien. Je comprends pourquoi. Je connais par exemple l’attrait qu’exercent les œuvres d’un auteur comme Marcel Proust au Japon, qui a encore connu une nouvelle traduction récemment, et je vous en remercie. Mais je veux vous dire que nous avons plein d’autres possibilités en France dans nos formations scientifiques, d’ingénierie, dans le domaine du droit, de l’économie, des sciences politiques, et que nous voulons aussi vous faire découvrir cela.

Je tiens également à vous dire, car cela vous parlera, vous y serez sensibles, que par ailleurs, en France, se développe de plus en plus une appétence pour le japonais, pour la culture japonaise, qui m’a conduite à prendre une décision inédite dans notre histoire, que j’ai annoncée à mon homologue ministre de l’Éducation il y a deux jours, à savoir la création d’un concours de l’enseignement du japonais en France, le fameux CAPES, qui n’existait pas jusqu’à présent pour l’enseignement du japonais. Nous avons donc décidé de le créer pour pouvoir recruter des professeurs de japonais d’un bon niveau, de qualité, et qui puissent accompagner cette appétence des Français pour le japonais – ils sont près de 6 000 aujourd’hui à vouloir l’apprendre en langue vivante. Je pense qu’avec la création de ce CAPES, nous pourrons encore démultiplier ce nombre.

Ensuite, cette proximité entre nous, c’est aussi l’innovation, la recherche. J’ai eu la chance de visiter un laboratoire à Tsukuba, où les équipes françaises et les équipes japonaises travaillaient ensemble sur la robotique, et arrivaient ensemble à des résultats extraordinairement élaborés et innovants. Nous avons lancé à Tokyo en octobre 2015 l’année franco-japonaise de l’innovation ; et biens c’est aussi ça, nos universités, notre recherche. C’est cette capacité à faire évoluer notre recherche et notre innovation dans le meilleur sens possible, en s’enrichissant dans cette relation si complémentaire.

C’est la raison pour laquelle en juillet prochain, nous allons demander à de hauts responsables de 60 universités japonaises de venir en France pour participer à un séminaire conjoint sur la convention universitaire entre nos deux pays. C’est une opportunité qu’il nous faut absolument saisir. Et c’est également ainsi que l’on contribuera à l’émergence de cette université du XXIe voire du XXIIe siècle.

Mesdames et messieurs, en conclusion, j’ai toujours été persuadée d’une chose – je le disais au président de l’université qui m’a accueillie tout à l’heure –, c’est que quand on va à l’étranger, en déplacement officiel comme je le fais en ce moment, il faut absolument passer par une université, parce que c’est le lieu où l’on sent à la fois l’âme d’un pays, son souffle vital et son inscription dans la modernité. Tradition et modernité : c’est ce que je ressens en étant parmi vous aujourd’hui.

Ce que je ressens aussi, c’est que ce beau mot « humanisme » que j’évoquais tout à l’heure, et qui me tient tellement à cœur, trouve tout son sens. L’humanisme qui passe par la philosophie, l’humanisme qui passe par la connaissance, l’humanisme aussi, je l’espère, qui passe par les relations de plus en plus étroites entre votre pays et le nôtre.

Je vous remercie.

dernière modification le 20/05/2016

haut de la page