Interview de Jean-Marc Ayrault avec le quotidien « Nikkei Shimbun »

Tokyo, 9 avril 2016

Q - Le gouvernement japonais vise la réalisation de l’accord de libre-échange avec l’Union européenne dans les plus brefs délais dans l’année 2016. Est-ce possible selon vous ? Pour y arriver, quelles sortes d’efforts souhaiteriez-vous voir du côté du Japon ?

R - Les échanges économiques et commerciaux entre la France et le Japon sont porteurs de croissance et d’emploi pour tous. Le Japon est notre deuxième partenaire commercial en Asie et la France est le deuxième exportateur européen et le troisième investisseur au Japon. Mais nous pouvons aller encore plus loin. L’accord de partenariat économique qui est actuellement négocié entre l’Union européenne et le Japon permettra d’exploiter le potentiel de développement de nos relations. Le marché européen est le plus ouvert au monde et nos entreprises sont prêtes à investir davantage au Japon mais sont freinées par certaines règlementations. Nous devons donc poursuivre les négociations le temps nécessaire pour aboutir à un accord ambitieux, équilibré et mutuellement bénéfique.

Q - Le gouvernement japonais organisera la conférence de l’Afrique, TICAD, en août à Nairobi. Le Japon souhaite coopérer avec la France au développement de l’Afrique. Dans quels secteurs, ces deux pays peuvent-ils approfondir leur coopération ? La France et le Japon ont décidé que la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire serait un exemple pilote en matière de « villes durables » en Afrique. Pourriez-vous donner plus de détails (projet, investissement, participants) sur ce sujet ?

R - L’Afrique est un théâtre majeur de la coopération entre la France et le Japon. Nous avons décidé d’unir nos forces à celles de nos partenaires africains pour apporter des solutions aux problématiques de développement durable, de santé et de sécurité. La ville d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, a été choisie comme ville pilote dans le cadre de la coopération franco-japonaise pour promouvoir un modèle d’urbanisation durable dans des secteurs de l’eau, des transports et de l’assainissement. Dès aujourd’hui, nos deux pays mettent tout en oeuvre sur place pour se rapprocher et stimuler une dynamique positive. Côté français, l’initiative est ainsi portée par Louis Schweitzer, qui en France est le Commissaire général à l’investissement et qui connaît tant les problématiques de gestion d’entreprise que les opportunités que représentent la transition énergétique et le développement durable.

Bien entendu, les coopérations franco-japonaises en Afrique concerneront d’autres pays et domaines comme la sécurité alimentaire ou l’approfondissement de la lutte contre les maladies émergentes, notamment l’Ebola. En matière de paix et de sécurité sur le continent, ces coopérations prendront la forme très concrète de formations de troupes africaines de maintien de la paix et pourraient s’étendre sur le champ de la sécurité maritime.

Q - Dans le contexte de la coopération industrielle entre le Japon et la France, quels secteurs voulez-vous renforcer ? Sur le domaine nucléaire, Mitsubishi Heavy Industries (MHI) a annoncé son souhait de prendre des participations dans le capital de l’Areva SA et NP. Pourriez-vous détailler l’objectif et la situation actuelle de la négociation ? Quelles synergies espérez-vous ?

R - Les entreprises japonaises et françaises sont très complémentaires. Le potentiel de développement est immense, en particulier dans les secteurs à fort contenu technologique comme le nucléaire civil, l’aéronautique, les énergies renouvelables ou encore le secteur spatial. L’année de l’innovation franco-japonaise 2015-2016 et la mise en place du French Tech Hub de Tokyo en octobre 2015 constituent de formidables occasions de donner un nouvel élan à notre coopération. Beaucoup d’entreprises japonaises sont conscientes de la qualité de l’environnement économique français et emploient plus de 70.000 personnes en France. Mais nous devons mieux informer les entreprises technologiques japonaises sur l’excellence de notre pays dans le domaine de l’innovation et sur les très bonnes conditions d’implantation en France. Savez-vous, par exemple, que nous allons inaugurer cette année, à la Halle Freyssinet à Paris, le plus grand incubateur de start-ups au monde ?

Le nucléaire civil joue un rôle important dans nos deux pays pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et assurer la sécurité d’approvisionnement. La coopération nucléaire franco-japonaise est ancienne, dense et fondée sur une exigence absolument prioritaire : la sûreté. Cette collaboration s’étend de l’amont du cycle du combustible jusqu’au retraitement, de la recherche jusqu’à l’exploitation industrielle et au développement de projets en pays tiers. La prise de participation de Mitsubishi Heavy Industry (MHI) au capital d’Areva NP s’inscrirait tout naturellement dans le cadre du partenariat existant entre Areva et MHI sur le développement du réacteur de troisième génération ATMEA-1. Cette participation constituerait une opportunité unique de renforcer la coopération nucléaire civile franco-japonaise. S’agissant de la prise de participation de MHI au capital d’Areva (« New Areva »), dont les activités se concentreront sur le cycle du combustible, elle permettrait de renforcer le caractère global de la coopération industrielle entre nos deux pays. Les discussions se poursuivent actuellement pour préciser les modalités de ces rapprochements.

Q - Dans un entretien récent avec les médias japonais, votre homologue japonais, M. Kishida a dit que le G7 allait faire une annonce qui vise à ranimer la volonté de la communauté internationale vers un monde sans armes nucléaires. En tant que puissance nucléaire, quelle est votre position ?

R - Nous devons créer les conditions d’un monde sans armes nucléaires, sur la base d’une approche réaliste et progressive du désarmement nucléaire qui tienne compte des enjeux légitimes de sécurité et de stabilité internationale. En tant qu’État doté responsable, nous avons pris des mesures exemplaires en ce sens, en réduisant notamment de plus de moitié le nombre de nos armes nucléaires depuis la fin de la guerre froide. La France est par ailleurs déterminée à voir le traité d’interdiction complète des essais nucléaires, dont nous célébrons le vingtième anniversaire de sa signature cette année, entrer en vigueur dès que possible. Enfin, nous souhaitons également l’ouverture immédiate de la négociation, à la Conférence du désarmement, d’un traité d’interdiction de la production de matières fissiles pour des armes.

Q - En Europe, les attaques terroristes se sont succédé ces derniers temps. Est-il possible de parfaitement détecter les plans d’attaques des terroristes ? Que doit-il être fait au niveau du G7 pour affaiblir le pouvoir des terroristes y compris leur financement ? Au niveau européen, quelles sortes de mesures envisagez-vous pour empêcher les attentats ? Faut-il modifier les accords de Schengen ou rétablir le contrôle aux frontières ?

R - Les attentats de Bruxelles, après ceux d’Ankara en Turquie et ceux de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, nous rappellent tragiquement qu’aucun pays n’est à l’abri du terrorisme. Le travail remarquable des services de sécurité et de renseignement a permis de déjouer de nombreux attentats, mais malheureusement pas tous. Face à cette menace globale, il faut une réponse de l’ensemble de la communauté internationale.

C’est pourquoi la réunion des ministres des affaires étrangères du G7 à laquelle je participerai à Hiroshima les 10 et 11 avril prochains doit permettre de renforcer la coopération internationale contre le terrorisme, notamment en matière de financement. Nous travaillons avec la présidence japonaise et nos autres partenaires afin de proposer un plan d’action en ce sens.

Au niveau européen, d’importantes mesures de sécurité ont été prises ces derniers mois, y compris par le renforcement de la coopération entre autorités policières et judiciaires à l’intérieur de l’espace Schengen et les contrôles aux frontières extérieures de l’Europe. Nous ne souhaitons pas remettre en question les accords de Schengen qui constituent un atout pour notre sécurité et pour l’Europe. Mais l’espace Schengen a été conçu sans être doté de moyens de contrôle suffisants de sa frontière extérieure. Aujourd’hui, notre priorité est donc de faire face aux menaces que font peser sur elle les conflits dans son voisinage. C’est pourquoi nous avons été les premiers à proposer la mise en place de garde-côtes et de garde-frontières européens, avec pour objectif une mise en oeuvre pour l’été 2016.

Q - Sur la lutte contre le terrorisme, comment estimez-vous la situation actuelle ? L’État islamique s’étend en Libye et en Tunisie. Envisagez-vous une intervention militaire comme en Irak et en Syrie ? La Turquie collabore avec l’Europe pour endiguer l’afflux des réfugiés. La négociation pour l’adhésion à l’Union européenne aura-t-elle lieu prochainement ?

R - Nous sommes confrontés à une menace terroriste d’une ampleur inégalée. Cette menace émane non seulement de Daech, mais aussi d’Al Qaïda et de ses affiliés. En Syrie et en Irak, l’action de la Coalition internationale contre Daech porte ses fruits et les terroristes reculent. Mais en Libye, l’implantation de Daech et les attaques visant la Tunisie constituent bien sûr un sujet de préoccupation majeur. Daech s’y est développé en profitant de la faiblesse de l’État libyen. La solution en Libye est politique, et c’est pourquoi notre priorité est de soutenir le gouvernement du Premier ministre, M. Fayyez Sarraj. Son arrivée à Tripoli, le 30 mars, est une avancée déterminante, et nous devons continuer à appuyer ce gouvernement pour qu’il puisse mener une lutte efficace contre Daech.

Sur la question des réfugiés, nous coopérons avec la Turquie pour lutter contre les passeurs et les trafiquants et empêcher que les migrants et les réfugiés ne risquent leur vie en traversant la mer Égée pour rejoindre l’Europe. C’est le sens de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie du 18 mars. Dans ce cadre, il est logique que l’Europe et la Turquie coopèrent dans leurs relations stratégiques. Les négociations sur l’adhésion à l’Union européenne sont l’un des éléments de cette relation et se poursuivront dans les années qui viennent.

Par ailleurs, pour résoudre la question des réfugiés sur le long terme, il faut que la Syrie elle-même retrouve durablement la paix. Cela implique une solution politique crédible, c’est-à-dire une transition conforme aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et sans Bachar al-Assad, principal responsable des 270.000 morts du conflit.

Q - Concernant la sortie possible du Royaume-Uni de l’Union européenne, quelle est la position de la France ? Pourriez-vous m’expliquer les inconvénients que poserait cette sortie pour la France ? À votre avis, la réalisation de Brexit, alimentera-t-elle la popularité des partis d’extrême-droite en France ?

R - La France est liée au Royaume-Uni par des relations historiques et amicales. Elle souhaite le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Il en va de l’intérêt de l’Europe et des Britanniques. Le 23 juin, le choix appartient néanmoins au peuple britannique. C’est à lui et à lui seul de se prononcer.

La tentation du repli national traverse toutes les démocraties. Le renforcement de la coopération à l’échelle européenne et internationale est donc d’autant plus nécessaire pour répondre aux attentes de nos concitoyens en matière de sécurité et de prospérité.

Q - La Russie a été exclue du G8 en 2014. Son retour au G8 en 2016, est-il prématuré selon vous ? Quelles sont les conditions auxquelles la Russie doit se soumettre pour réintégrer le G8 ?

R - Aujourd’hui, la question ne se pose pas. Le retour de la Russie au sein du G8 pourra être envisagé lorsque Moscou aura démontré sa volonté de parvenir au règlement du conflit en Ukraine et contribué à la résolution de la crise en Syrie. Mais encore faut-il que la Russie le veuille. Pour ma part, je suis convaincu que la Russie à tout à gagner à oeuvrer de concert avec la communauté internationale à la résolution des grands défis de notre temps.

Q - Sur la question de la mer de Chine du Sud, la Chine effectue actuellement des travaux de remblais afin d’y implanter des bases navales et aériennes dans les Îles Spratleys. Les pays asiatiques y compris le Japon reprochent cet acte à la Chine. Quelle est la position de la France ?

R - La France ne prend pas parti sur les différends de souveraineté, en mer de Chine du Sud comme ailleurs. Nous avons des intérêts économiques, politiques et stratégiques importants en Asie et restons attachés au respect du droit international et des principes de liberté de navigation et de survol. Nous sommes opposés à toute initiative unilatérale qui accroît les tensions dans la région, par quelque partie que ce soit, et encourageons donc au règlement pacifique des différends.

dernière modification le 14/04/2016

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