Échanges de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec les correspondants de presse français (Tokyo, 14 mars 2015)

Relations bilatérales - Union européenne – Afrique

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L’autre partie de ce voyage c’est la coopération bilatérale entre le Japon et la France, avec la signature d’un accord entre nos deux gouvernements en matière de défense.

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Q - Comment voyez-vous l’évolution du Japon sur le plan politique ?

R - Sur le plan politique, il y a une certaine stabilité. M. Abe dispose d’une stabilité forte, son gouvernement a le temps de travailler. Nous avons fait le choix de travailler ensemble, dans le domaine économique notamment - j’ai passé en revue avec M. Fumio Kishida l’ensemble de ces sujets : échanges commerciaux, investissements commerciaux, culturels, éducatifs, recherche, innovation. J’ai soumis le projet au gouvernement japonais, projet qui vient de l’ambassadeur, de faire de l’année prochaine l’Année franco-japonaise de l’innovation.

Nous nous étendons par ailleurs sur des domaines peu couverts, notamment l’industrie de défense avec l’accord qui vient d’être conclu.

Il y a bien évidemment la coopération politique, le Japon est une puissance de paix. J’ai remis à M. Kishida un projet pour voir ce qui peut être fait en Afrique, il y a des choses à faire sur le plan de la coopération avec les pays tiers et dans le domaine du développement durable des villes. Sur le plan proprement politique, nous avons des actions communes à mener dans la lutte contre le terrorisme, et puis n’oublions pas que la France est un pays qui est présent physiquement dans cette partie du monde par ses territoires, aussi nous avons des intérêts en commun. Ce sont des relations très proches, nous partageons les mêmes valeurs, c’est une démocratie qui fait preuve de solidarité, et notre coopération est donc excellente.

Q - Est-ce que la France n’est pas en train d’approuver la révision constitutionnelle de M. Abe ?

R - Les mouvements qui ont été faits semblent légitimes. Nous sommes très attentifs à ce que cette région du monde demeure pacifique, car nous sommes amis à la fois avec les Japonais et avec les Chinois. On peut toujours prendre l’exemple franco-allemand de réconciliation, même si la situation est différente. La France est vigilante et fait référence au droit international, elle croit aussi au dialogue et peut jouer un rôle dans ce domaine.

Q - La chancelière allemande est allée un peu plus loin sur le mémoriel, elle a invité le Japon à mettre fin à ses querelles avec tous ses voisins.

R - C’est difficile d’imputer la responsabilité de ces querelles à quiconque. Nous devons aider en rappelant que la seule manière de procéder est la manière pacifique. Rappeler aussi que l’usage de la force serait absurde et proscrit par le droit international et qu’il y a des précédents historiques, avec le cas franco-allemand, qui prouvent que ces querelles peuvent être dépassées par des relations d’amitié très proches.

Q - La France veut-elle faire quelque chose avec le Japon pour les 70 ans de la fin de la Seconde guerre mondiale ? Quelqu’un assistera-t-il aux cérémonies japonaises ?

R - Il y a beaucoup d’invitations diverses, nous n’avons pas encore décidé sur ce point. Notre ligne directrice sera que les commémorations soient tournées vers la paix, c’est une idée simple : ces commémorations ne doivent pas être une manière de réinterpréter l’Histoire dans un sens belliqueux. À partir de là, on verra qui représentera la France et dans quel type de cérémonies. Les commémorations doivent servir la cause de la paix.

Q - Dans le document émis tout à l’heure par le ministère des affaires étrangères japonais suite aux entretiens que vous avez eu avec M. Kishida, deux points sont intéressants. D’abord l’entente pour accélérer les décisions sur l’accord de partenariat économique avec l’Europe, d’autre part la volonté du Japon de pousser l’Europe à réduire, voire à annuler ses restrictions émises sur les importations en provenance de Fukushima.

R - Sur l’Accord de partenariat économique (APE), c’est un point que nous avons discuté avec Fumio. Nous sommes favorables à ce que les choses avancent vite, si possible d’ici à la fin 2015. Il y a toutefois des progrès à faire, notamment du côté japonais, à la fois pour lever des restrictions non tarifaires qui existent encore et pour avancer dans le domaine ferroviaire, parce qu’il y a eu peu d’avancées sur ce sujet. Du côté européen, les marchés sont ouverts, du côté japonais, j’ai le chiffre d’une ouverture de 0,3%, ce qui offre une certaine marge de progression.

Sur la question des productions de Fukushima, il faut éviter de pénaliser ces zones. Cela dit, si les produits sont présentés comme venant de cette région, je ne sais pas si c’est un très bon argument. Le problème n’est donc pas que réglementaire, il est aussi psychologique.

Q - Qu’en est-il de la coopération avec les Japonais sur l’Afrique ?

R - On est ensemble sur l’Afrique, au Mali, en Centrafrique et d’autres lieux, dans la lutte contre la piraterie. Dans tous ces domaines, les Japonais aident les Africains et nous aident.

Nous voudrions aller plus loin et voir comment il pourrait y avoir une coopération plus générale en Afrique ; nous pourrions travailler par exemple sur le concept de la ville durable. L’urbanisation actuelle peut avoir des conséquences très négatives sur les populations et sur l’environnement. Nous aimerions voir comment nous pourrions travailler sur ce projet en Afrique avec de nombreuses initiatives, dont certaines proposées par M. Louis Schweitzer qui est mon représentant spécial pour le partenariat franco-japonais et qui a une bonne connaissance du Japon et beaucoup d’estime de la part des Japonais.

Q - Pourquoi le Japon passe-t-il par la France pour aller en Afrique ?

R - Plusieurs pays sont désireux de passer par la France pour aller en Afrique, parce que nous avons une bonne connaissance de la région, qu’il y a la question de la langue en Afrique francophone et que nous pensons qu’additionner l’innovation française et japonaise peut permettre de mieux servir les Africains. C’est vrai dans le domaine économique, mais aussi dans la santé ou dans le domaine politique.

Nous avons parlé de Boko Haram et de la lutte contre le terrorisme, vous avez vu sans doute que les Africains ont établi un plan qui devrait permettre de rassembler 1500 hommes pour lutter contre Boko Haram. Maintenant il va être porté par l’Union africaine au niveau des Nations unies, ce qui peut être relayé par les Japonais. La France a une expérience en Afrique qui lui permet d’appuyer les Africains avec d’autres pays, dont le Japon.

Q - Parlez-nous de la coopération franco-japonaise sur l’Afrique et le terrorisme.

R - Le terrorisme est une réalité internationale, malheureusement - en janvier, nous avons eu les attentats de Paris mais aussi l’assassinat dans des conditions effrayantes de citoyens japonais. Comme ce phénomène est international, il appelle une coopération au niveau international, et notamment entre France et Japon. Cette coopération s’établit d’abord entre services : une action commune pour éviter qu’Internet soit dévoyé et une action contre les combattants étrangers ont ainsi été mises en oeuvre. Nous allons discuter de cela avec les Japonais.

Sur l’Afrique, nous allons en discuter lors de la venue du Premier ministre français à l’automne. Nous voulons bâtir un plan d’actions communes de nos deux pays en Afrique, sur les plans économique, sécuritaire et urbanistique. La France a une grande connaissance de l’Afrique, et les Japonais s’y investissent. En alliant nos forces nous pouvons faire du bon travail.

Q - Qu’en est-il de la coopération en matière de défense ?

R - Nous avons signé un accord intergouvernemental, qui va avoir plusieurs conséquences : échanges d’informations, échanges sur le plan logistique et perspectives en matière d’équipement. Je suis ici avec mon collègue de la défense, Jean-Yves Le Drian, et peux vous dire qu’il y a des perspectives en matière de drones sous-marins ou d’hélicoptères, où nous pouvons unir nos forces.

Dérèglement climatique

Q - Quel était le fond de votre intervention à Sendai et comment s’insérait-elle dans votre voyage ?

R - Le cyclone qui n’est pas passé loin de la Nouvelle Calédonie souligne l’urgence de développer un système de prévention, d’alerte, que j’ai appelé « Climate disaster warning ». Il y a des choses qui ont été faites dans différents pays, mais il n’y a pas un système mondial qui permette de prévenir ces catastrophes.

J’ai également évoqué à Sendai la question de ce qui doit être fait dans le secteur de la construction. Cela m’a permis de surcroît de faire le lien avec la COP21, en tant que président de celle-ci, en montrant que les catastrophes qu’on appelle naturelles résultent pour une large part du dérèglement climatique. Il n’y a donc pas d’un côté Sendai et de l’autre Paris, nous partageons le même objectif de lutte contre le dérèglement.

Il faut mettre en perspective les différents évènements de cette année 2015 dans ce cadre : Sendai d’abord, puis il y aura une conférence en juillet sur le financement du développement, ensuite au mois de septembre à New York un sommet sur le développement durable et enfin en décembre la Conférence sur le climat à Paris.

Si on arrive à un résultat dans ces conférences, 2015 serait une base solide pour les efforts en matière de développement durable. Dans ce contexte, cela demande à être vérifié, l’Agence internationale de l’énergie a publié hier une information renvoyant à une stabilisation, pour la première fois depuis 40 ans, des émissions mondiales de dioxyde de carbone en 2014. C’est déjà arrivé, mais uniquement dans les années de recul de la croissance mondiale, jamais en période de croissance comme cette année. Il faut vérifier si cela est exact, mais cela montre qu’il est possible d’avoir de la croissance et de bloquer l’augmentation des émissions de CO2.

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Q - Concernant la conférence de Sendai, à quoi sert-elle ? Quel est le rapport entre Sendai et Paris ?

R - La Conférence de Sendai est une conférence sur la réduction du risque de catastrophes : typhons, sécheresses. Cela fait plusieurs années que la communauté internationale se mobilise et réfléchit à la manière de les prévenir, c’est l’objet de cette Conférence. Cela a un rapport direct avec la Conférence de Paris : 70% des catastrophes dites naturelles viennent du réchauffement climatique. Si l’on arrive à lutter contre le réchauffement climatique, on réduira aussi les catastrophes naturelles.

Dans l’immédiat, j’ai proposé un mécanisme pour prévenir les catastrophes, parce que si les citoyens victimes de ces catastrophes étaient prévenus, cela leur permettrait de s’en prémunir. Il y a un rapport direct entre la lutte contre le réchauffement climatique et la réduction du risque de catastrophes, comme l’a rappelé le Secrétaire général des Nations unies.

Au moment même où nous parlions, il y avait ce typhon qui se rapproche de la Nouvelle-Calédonie, ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont concernées.

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Tourisme

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La troisième partie de ce déplacement c’est l’aspect gastronomique. Il peut faire sourire mais c’est très important pour l’image du tourisme, dont je suis responsable, qui représente 8% des emplois en France. Quand on demande aux gens, y compris au Japon, où ils veulent aller, c’est la France qui sort en tête.

D’où l’idée de cette opération « Goût de France / Good France », qui est l’idée de ce dîner de ce soir, avec de grands chefs étoilés qui viennent de Paris. Le 19 mars, nous avons aussi, ici et dans le monde entier, un repas à la française, et je réunirai au Château de Versailles la totalité des ambassadeurs présents à Paris, nous serons 650 en tout, pour un menu préparé par les très grands chefs. Cela fait sourire, mais quand on demande aux gens ce qui fait la France, c’est aussi la gastronomie qui se traduit par l’excellence, la haute cuisine, la créativité et l’innovation. La gastronomie est un excellent ambassadeur, reconnue par l’UNESCO comme au patrimoine de l’humanité.

Q - Est-ce que les Japonais vous parlent du tourisme, parce qu’ils développent une politique touristique ?

R - Ils en ont une, mais les Japonais ont beaucoup moins de touristes internationaux que nous. Ils ont reçu 13 millions de visiteurs et ils veulent aller vers les 20 millions. Nous en recevons 85 millions et nous voulons aller vers les 100 millions. Il faut avoir à l’esprit qu’actuellement il y a 1 milliard de touristes qui voyagent dans le monde et, à l’horizon 2030 il y en aura 2 milliards, c’est un des secteurs qui se développent le plus. Toute la question est de savoir où voyagera ce milliard de touristes supplémentaire. Si la France conserve cet avantage, ce qui suppose une préparation, c’est très important sur un plan économique car cela représente de nombreux emplois non délocalisables, cela apporte beaucoup de devises et c’est un secteur où nous sommes réputés excellents, ce qui fait que nous mettons beaucoup l’accent dessus.

Nous avons des concurrents en Europe - Espagne, Italie -, mais aussi les États-Unis ou la Chine qui va se développer. J’essaie de faire flèche de tout bois, je viens de nommer il y a quelques semaines M. Jacques Maillot, qui s’était occupé de Nouvelles Frontières, en tant que nouveau représentant spécial pour développer les croisières fluviales et maritimes. C’est un secteur qui se développe énormément, je lui ai demandé de regarder cela de près et de me faire des propositions pour que l’on puisse avancer.

J’ai également créé un Conseil de promotion du tourisme que je réunis chaque mois, avec un certain nombre de spécialistes, dont Guy Savoy, un des cuisiniers présents ici, mais aussi le patron d’Accor. Cela fait partie maintenant du ministère des affaires étrangères, les ambassadeurs sont maintenant les chefs du tourisme français. (...).

dernière modification le 23/03/2015

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